"La petit fille qui pensait être un monstre"
Je reçois en consultation une jeune femme qui a été abusée par de nombreuses personnes de sa famille quand elle était enfant. Son père l’a violée toute petite, ce qu’elle avait enfoui dans sa mémoire et son frère de 15 ans de plus qu’elle, abusait d’elle pendant qu’elle dormait.
Il faut savoir que l’énergie sexuelle est trop forte pour les enfants et que cela les dézingue complètement s’ils y sont exposés à un âge où leur câblage neuronal n’est pas prêt à recevoir et à traiter ce genre de stimulations. La preuve dans son discours : “Je me réveillais le matin dans un état pas possible, avec l’envie de me frotter partout, je me sentais vraiment mal. Je sentais une énorme énergie bizarre dans tout mon corps, je ne savais pas ce qu’il m’arrivait. J’étais toute seule avec ça, toute petite (4, 5, 6 ans), c’était horrible. Je comprends aujourd’hui que ce que je ressentais, c’était de l’excitation sexuelle mais à l’époque, je ne comprenais pas. Je pensais que j’avais un gros problème, j’avais honte de moi, je ne savais pas quoi faire de ce que je ressentais mais il fallait que ça sorte. À l’école, j'avais une envie irrésistible de faire des trucs sexuels avec les autres enfants. Il fallait que je décharge cette énergie mais je ne savais pas trop comment faire. Je faisais ce que l'on m'avait appris : je me mettais à genoux, je faisais des bisous entre les jambes mais pas à l'intérieur parce que ça me dégoûtait.”
On voit comment cette petite fille était vampirisée avec cette énergie sexuelle dont elle était remplie, par laquelle elle était submergée, n’ayant pas le recul d’un adulte pour comprendre ce qui lui arrivait et pour savoir la gérer. De manière quasi instinctive, elle reproduisait sur les autres enfants ce qu’elle-même subissait. Les enfants n’ayant pas de mots pour verbaliser ce qu’ils subissent, le racontent en le reproduisant sur d’autres enfants.
“Mon corps voulait se débarrasser de ce truc qui l’envahissait. Un jour on m'a vu, la maîtresse l'a dit aux surveillantes de la cantine. On me regardait comme si j'étais une erreur, une petite fille sale, bizarre et pas normale. Je me disais que je devrais me cacher, de faire des choses pareilles. Ma mère l’a su, elle m’a dit : “À ton âge ! Tu n'as pas honte ? Qu’est-ce que c’est que ces idées ! Où tu vas chercher ça ? (Maintenant je lui dirais : “Avec ton mari qui me viole et ton fils qui abuse de moi.”) Qu'est-ce que j'ai engendré ! Quelle honte d'avoir une petite fille comme ça !” Je me sentais tellement honteuse que je pensais que je méritais que l'on me fasse du mal. Je me disais : “Avec une mère avec qui, rien ne dépasse, et moi qui fait ça. Comment elle peut être aussi parfaite et moi aussi imparfaite et bizarre.” Dans ma tête c'était normal que l'on me manque de respect vu ce que j'étais. Je n'étais vraiment pas digne de ma famille. Je me sentais inférieure à eux. J'ai grandi en pensant que j'étais anormale, dévergondée et vicieuse. Mère disait de moi “Elle a tous les vices.” Ne comprenant pas ce qu’elle faisait, cette petite fille ne pouvait se défendre des remarques de sa mère, ni penser que celle-ci avait tort.
Décortiquons maintenant l’injustice dont cette petite fille a été victime :
- Elle a été disputée, méprisée, pointée du doigt, comme si c’était elle qui était à l’origine de cette sexualité malsaine, alors que ce sont des adultes qui se sont déchargés sur elle. Elle a fait ce qu’elle a pu pour tenter de faire sortir d’elle ce qui l’envahissait. Donc non seulement elle a été victime, mais en plus elle a été désignée en tant que coupable. Elle a grandi en se sentant honteuse, en se dégoûtant elle-même, en pensant qu’elle ne méritait pas le respect (imaginez les conséquences sur ses relations). Elle s’est toujours (avant la thérapie) sentie inférieure aux membres de sa famille, inférieure à des gens qui la violaient… Petite, elle ne faisait pas le lien entre comment elle se sentait (envahie par des pulsions) et les actes interdits qu’elle subissait. Elle a traîné toute sa vie d’avant thérapie, cette honte d’elle, ce dégoût d’elle, cette sensation d’infériorité par rapport aux autres. Mais quelle injustice ! Alors qu’elle était une victime, qui en plus d’être victime, a été culpabilisée et TOUT sauf comprise.
Et c’est très souvent le cas pour les enfants : ils agissent en réaction à ce que leur font subir les adultes, et ils sont ensuite culpabilisés parce que le monde adulte ne comprend pas les coulisses de leur comportement. Donc avant de juger votre enfant qui a un comportement insupportable pour vous, avant de le considérer comme un “petit con”, un “ado en pleine crise”, ou autre, et avant de le culpabiliser, je vous invite à garder à l’esprit qu’il vous manque forcément des éléments pour comprendre la logique de son attitude. Si besoin, allez demander l’aide d’un thérapeute.
Dans cette Psystory, je n’ai pas parlé des enfants de son école qui ont subi les reproductions des abus qu’elle avait subis mais je ne les oublie pas. Ils en ont assurément souffert. Mais les abus faits par des enfants encore innocents qui reproduisent de manière instinctive et sans comprendre ce qu’on leur a fait, est beaucoup moins délétère que les abus commis par un adulte, qui sait exactement ce qu’il fait, avec toute la perversité que cela implique et la décision délibérée de faire du mal. Parce que le plus traumatisant pour un enfant, c’est le désir de destruction et de domination qu’il sent chez son agresseur, c’est sa malveillance (qui n’était pas présente chez cette petite fille).