Psy Story #37 :

« Quand une petite fille devenue grande raconte… la dissociation. »

Dans mon cabinet de consultation, je reçois une dame qui a été victime de viol de la part de son « tonton » lorsqu’elle était enfant. Sa « Taty » l’a trouvée dans le lit après l’un des viols. Je le mentionne puisqu’elle en parle dans le récit qu’elle a gentiment accepté que je vous partage. Cette PsyStory est importante puisqu’elle permet de comprendre de manière très claire le processus de dissociation : processus au cours duquel les humains (enfants et adultes) se coupent de leur ressenti quand celui-ci est trop insupportable. Ce processus se met en place naturellement lors d’événements très traumatisants et peut donner aux victimes la sensation que ce n’est pas leur corps qui subit et que ce n’est pas leur histoire. Mais pour se libérer, il faut se réapproprier son histoire ainsi que toutes ses émotions et sensations refoulées, il faut les verbaliser. Il faut « regarder en face » ce qu’il a été insupportable de regarder, de ressentir, d’éprouver à un moment donné : pour ne plus être en morceaux mais de nouveau unifié. Je vous livre son récit, je la remercie pour sa confiance. Vous verrez que l’imparfait et le présent se mélangent : parfois c’est l’adulte qui raconte, parfois c’est la petite fille.

« Ça fait tellement mal que je ne le sens plus. Ça fait tellement mal que ça devient tout froid. Il n’y a qu’à l’épaule et au bras que j’ai mal parce que tout le reste, c’est tout dur : comme si c’était mort. Ça me faisait tellement mal que j’avais l’impression d’être morte. Je ne pouvais pas m’échapper, j’aurais voulu ne plus être là, ne plus sentir, ne pas voir. Je suis profondément triste, comme je ne l’ai jamais été, j’ai mal partout. Je ne comprends pas, il y a tout mon corps et ce n’est pas moi, c’est plus à moi. Je me voyais comme si ce n’était pas moi. Je ne sens pas si ça respire. Ce n’est plus à moi. C’est tout calme parce que c’est comme si tout était mort, toute la douleur, tous les hurlements ça me résonne dans la tête. Je ne veux pas bouger parce que je ne sens plus rien tout d’un coup. Je veux que ça reste comme ça. »

« Je ne veux plus rien sentir parce que j’ai eu mal avant ; j’étais en train de hurler et il n’arrêtait pas. Je voudrais que tout, même dans ma tête ce soit calme. Je voudrais retourner dans mon corps et disparaître. Comme si j’étais coupée en deux et si je ne bouge pas, peut-être que je vais disparaître comme mes jambes, comme mon corps. Je m’entends respirer, je vais attendre que ça s’arrête. Je veux arrêter de respirer. Si j’attends suffisamment longtemps, tout va mourir, je ne vais plus rien sentir. Surtout si je ne bouge pas, je vais disparaître, je ne vais plus être là. J’ai hurlé, j’avais la bouche remplie par les larmes, je n’arrivais plus à avaler, j’avais les narines qui étaient pleines, je n’arrivais plus à respirer. »
« Tout est froid, il n’y a pas un endroit où c’est plus froid qu’un autre : c’est une grosse plaque, une grande surface lisse avec rien à l’intérieur. Le seul endroit où c’est chaud, c’est dans l’épaule, là où il a sa main, là où il me tient : c’est tordu. Le reste c’est tout calme tellement c’est froid. Quand il n’est plus là, je me rends compte que j’ai plein de sang entre les jambes, je ne le sens pas couler, je le vois, je ne sens plus rien. J’attends que ça coule. Si je fais ce qu’il faut, je n’aurai plus mal, ça va disparaître. Il faut juste que j’attende que tout moi s’en aille. J’ai vraiment beaucoup attendu. Je me disais « Ce n’est pas grave, tu ne vas plus rien sentir, tu ne ressentiras plus rien, il faut juste ne pas bouger ».
« Il y a Taty qui est rentrée. Je ne voulais pas sentir le mal dans ma tête. Je ne voulais pas la voir, je voulais juste fermer les yeux et juste ne plus rien sentir. Je voulais qu’elle me laisse et que ça finisse. Je ne veux pas sentir ses mains, je ne veux pas entendre sa voix. Je veux que ça s’arrête, comme ça s’est arrêté dans mes jambes, dans mon corps. Je veux que ça s’arrête partout. Quand Tonton était sur moi, j’avais tellement mal partout que je ne savais même pas où j’avais mal. Je ne voyais que mon épaule et mon bras qui était sous lui. J’étais collée à son flanc. Mon corps était tout petit sous lui. Je ne pouvais pas bouger les jambes. Je voulais tellement m’échapper, m’enfuir. Je pensais que si j’arrivais à bouger mon bras, même si je l’arrachais, je réussirais à m’échapper. Ce n’était plus mon bras, c’était juste écrasé. Je n’arrêtais pas de me dire dans ma tête : « Lâche-moi le bras, lâche-moi le bras, lâche-moi le bras. » S’il me lâche le bras je peux m’enfuir, je peux partir. »
« Ce n’étaient pas mes jambes, c’était plus à moi. Quand on rentre dans l’eau et que c’est froid, on sent des picotements puis le corps s’habitue et ça se réchauffe et bah là non, ça ne s’est pas réchauffé. »
« Ce n’est pas à moi : c’est sous lui, ça saigne et je ne sens pas. Je vois juste que c’est toujours attaché à mon corps mais ce n’est plus à moi parce que c’est tout mort, c’est tout froid, ça ne vit plus. Et j’attends, j’attends mais ça ne s’arrête pas. Je veux que ce soit froid jusque dans ma tête, jusque dans mon bras. J’attends et ça ne vient pas ; je voudrais que ça remonte mais ça ne remonte pas dans mon bras, dans ma tête. »

On voit que la dissociation, l’absence de ressenti s’est faite dans tout son corps, sauf au niveau de l’épaule, du bras et de la tête et qu’enfant elle a espéré que cette absence de sensation n’épargne aucune partie ; que tout soit mort, que tout soit froid pour ne plus rien sentir, pour ne plus avoir mal. Ce sont tous ces ressentis que les personnes ayant été victimes doivent verbaliser pour se libérer. Exprimer toutes ces sensations dont elles se sont coupées à l’époque leur permettra de ne plus être hantées par leur passé. C’est une étape difficile mais nécessaire pour être en paix.

Merci à toutes les personnes ayant accepté que je partage un bout de leur histoire.

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