« Mon père me violait comme si je n’existais pas.» Partie 1
Je vous livre tel quel le récit d’une petite fille devenue grande : une consultante me livre ce qu’il s’est passé dans son cœur de petite fille quand son père qui la violait ne la regardait pas, l’ignorait totalement, faisait comme si elle n’était pas là. Comme beaucoup d’autres, cette jeune femme avait tout occulté. Mais maintenant elle se souvient :
« J’ai de la tristesse dans tout mon corps que mon papa ne me voit pas, comme si je n'étais pas là. Quand il ne me voyait pas je n'existais pas, j'étais un truc qui était là, je n'étais pas humaine, je me sentais comme enfermée à l'intérieur de moi, j'avais beau crier à l'intérieur de moi « ouhou papa je suis là », il ne me voyait pas, moi je le voyais et je passais mon temps à voir qu'il ne me voyait pas, je ne savais pas quoi faire. Lui il était là, il voyait tout, je faisais partie des choses qui n'avaient pas d'intérêt, ses yeux ne pouvaient pas s'arrêter sur moi parce que pour lui je n'étais pas là. Ses yeux glissaient sur moi, j'étais complètement transparente, il ne regardait que certaines parties de mon corps mais ce n'était pas moi. Mon papa ne m'a jamais vue moi, mon papa ne me voyait pas, donc je n'existais pas dans l'absolu comme si j'étais un fantôme. Je n'étais pas là pour les autres. Comme si je doutais de ma propre existence. C'est important pour moi d'avoir un contact physique dans mes relations parce que c'est la confirmation que j'existe et que les autres me voient. Je n'ai pas de doute que j'existe quand je suis toute seule mais quand je suis avec un homme, peut-être qu'il ne me voit pas, peut-être que je n'existe pas. Dans ma tête je fais des grands signes, j’ai l’impression que l'autre s'en fout, mon corps peut être intéressant, mais pas la personne qui est à l'intérieur. Ça me rend triste d'être juste un corps à utiliser, je voudrais bien que l'on voit que je suis une personne.
Je suis juste en train de supporter le poids de la tristesse comme si mon père avait raison et qu'il n'y avait personne à l'intérieur, comme si on tordait mon cœur, comme si mon père prenait mon cœur dans ses mains et qu'il l'écrasait, comme si mon cœur n'avait aucune valeur, comme si c'était une éponge que tu sors pour l’essorer. C'était trop dur à chaque instant de voir qu'il ne me voyait pas. Moi je regardais tout le temps son visage pour voir où il regardait, pour essayer qu'il me voit. En fait, je m'en foutais de ce qu'il faisait, je voulais juste qu'il me regarde. Mais c’est comme si je pouvais être remplacée par n'importe quelle poupée gonflable bien formée. C'est quand même le minimum quand tu violes quelqu'un de reconnaître que la personne est là, peut-être que pour lui il n’a rien fait puisque je n'étais pas là dans sa tête. C'est quoi l'intérêt de prendre une petite fille en vie si tu t'intéresses pas au fait qu'elle soit en vie… Il ne m'a jamais vue.
Pourquoi il ne m'a jamais vue ? C'est peut-être comme ça qu'il arrivait à se regarder dans le miroir, il se mentait à lui-même en se disant que je n'étais pas là, il ne m'a pas vue parce que c'était plus facile pour lui peut-être. En fait il a une conscience, et ne pas voir ce qu'il faisait à un autre être humain, lui permettait de continuer à croire qu'il ne faisait rien à un autre être humain, rien de mal en tout cas. Je sens que ça l'aurait agacé si j'avais fait quelque chose pour lui rappeler mon existence, mais pas un truc grave, ça l'aurait juste saoulé comme une mouche qui te tourne autour et que tu essayes de chasser avec ta main, un petit truc chiant pas un truc grave, ça l'aurait déconcentré. Il s'en foutait complètement que je sois une personne à l'intérieur de ce corps, alors que moi je voulais qu'il s'intéresse à moi mon papa, et la première étape pour s'intéresser à quelqu'un, c'est de reconnaître qu'il existe. Et ça je ne l’avais pas donc c’était pas du tout possible de se mentir sur l'intérêt ou l'amour qu'il me portait. Je ne pouvais pas lui trouver d’excuse, il n’y a pas d’excuse à « il ne me voit pas, je n’existe pas dans ses yeux ».
Je pouvais juste constater et attendre parce que si ça se trouve la seconde d'après il allait me voir. Ça a dû durer des heures, sur des années, avec toujours cet espoir de « regarde bien si ça se trouve là, il va te voir, ou juste là après ». « Il ne faut pas que tu rates ça parce que s’il te voit, et que tu n'es pas en train de le regarder », j'allais rater la preuve que j'existais dans ses yeux. C'est parce que quelqu’un te voit et que tu le vois qu'il y a une connexion entre deux êtres humains. Je reconnais que tu existes, tu reconnais que j'existe. C'est la base. Il fallait que je le regarde tout le temps. Je n'allais quand même pas rater une seule occasion, qui allait durer peut-être une seule milliseconde, de créer un contact. Après, une fois que ce contact serait créé, j'allais exister. C'est comme si, une fois qu'il m'aurait vue une fois, il ne pourrait jamais plus faire comme si j'étais pas là. Jamais. Donc j'attendais à chaque instant d'avoir cette chance qui allait tout faire basculer, parce que ça allait modifier toutes les autres fois après. J'allais définitivement exister.
Ce serait le début de mon existence dans les yeux de mon papa, et elle n'allait jamais s’arrêter, ce n'était pas juste « il m'avait vue une seconde », non, c’était « il m’a vue, ça y est ! Maintenant il sait que je suis une personne, et je suis là pour toujours, jusqu'à ce que l'un de nous deux meurt, il sait que j'existe de manière définitive. »
Ce n’est jamais arrivé donc en fait mon existence n'a jamais commencé dans les yeux de mon père. C’est pas que je n’ai jamais existé, c’est que je n’ai jamais commencé à exister. Comme si son cerveau ne pouvait pas concevoir mon existence. Sauf que c'était lui qui était normal puisque c'était papa. Donc ça veut dire que c'est moi qui n'existais pas. »